vendredi 19 janvier 2018

Moby Dick

Moby Dick
Moby Dick or the Whale, 1851
Herman Melville




En apercevant dans les nouveautés (?) de la bibli le roman Achab (séquelles) de Pierre Senges (avis de Charybde), le roman de Melville est revenu dans mes pensées, et me voilà avec la version originale (et une version française) dans les mains. Restons prudents.

Tout le monde ou presque connaît déjà l'histoire, en tout cas je croyais la connaître. Mais si, Moby Dick, la grosse baleine qui a boulotté la jambe du capitaine Achab, lequel n'a plus qu'une seule idée fixe, se venger!
Sauf que sur 600 pages, Achab n'apparaît que largement après la page 100, et la baleine vers la fin!
Mais alors de quoi parle Melville, qu'on a connu moins disert avec Bartleby le scribe ?

Après de l'étymologie et des extraits de textes anciens ou non parlant de baleines, le voilà qui démarre : "Call me Ishmael" "Je m"appelle Ishmaël." le narrateur, dont on ne saura pas grand chose mis à part qu'il a déjà navigué sur des navires marchands, se met en tête de travailler sur une baleinière, et il sera embauché sur le Pequod, ainsi que Queequeg, pour ce que j'en sais un harponneur (tatoué) de grand talent, originaire d'une île polynésienne où l'on ne dédaigne pas le cannibalisme. La rencontre et l'amitié improbable de ces deux là couvre un bon début du roman, et c'est du bonheur de découvrir comment Ishmael accepte leurs différences et fait preuve de grande tolérance.

Puis c'est parti pour la chasse à la baleine, environ trois ou quatre ans sans mettre le pied à terre. Melville s'accorde bien sûr la description de l'équipage, et du capitaine Achab, mais surtout il présente toutes les informations sur les différentes sortes de baleines, la chasse au moyen des canots, comment se déroulent les repas, la vigie tout là-haut, et tout ce qui se passe une fois que la baleine est capturée, récupération de la graisse, l'huile, etc. Un vrai documentaire, extrêmement bien découpé, alterné avec les aventures du Pequod, intéressant grâce au style de Melville, entrecoupé de rencontres avec d'autres baleiniers (et la question récurrente d'Achab 'avez-vous vu la Baleine blanche?').

Que cela n'effraie pas le lecteur potentiel, un poil d'humour, du style épique parfois, des références historiques, mythologiques et religieuses, permettent d'engloutir le roman sans trop fatiguer, en dépit de la taille de la bête. La folie d'Achab et surtout la fin du livre sont hallucinantes. Mais gare, il y aura beaucoup beaucoup de baleine là-dedans, et même si à l'époque la pêche, avec bateaux à voile, canots à rames et harpons lancés à la main, devait prélever moins de baleines, quand même le lecteur pense parfois qu'on aurait pu les laisser tranquilles (d'ailleurs Melville fait bien sentir son admiration pour ces gros animaux)

En conclusion : Moby Dick demeure un roman grandiose, à découvrir. Sans doute bien des études ont été écrites dessus, je dirai seulement que j'ai apprécié quand Melville commente souvent les événements en élevant le débat, en l'universalisant si j'ose dire.

Lecture en VO : au moins on reste au plus près du texte, ce qui pour un classique demeure un plus. Cependant j'avais la version française pas loin, histoire de vérifier si j'avais bien compris. Parce que tout de même, en VO, "donnez de la voile" et "hissez le cacatois", par exemple, j'ai fini par laisser couler mes yeux dessus. Parfois même des mots anglais très très techniques sur les baleines n'étaient pas traduits.
Notons aussi l'emploi fréquent du tutoiement (les thou, thyself) et les formes telles 'Look ye!', et 'art thou' dans les dialogues ou monologues.

Des avis chez babelio, un sur lecture/écriture, ingannmic, mark et marcel,

mercredi 17 janvier 2018

Trois jours chez ma tante

Trois jours chez ma tante
Yves Ravey
Les éditions de Minuit, 2017



Voici un (court) roman aperçu seulement chez Sans connivence, et qui n'a pas traîné dans ma LAL (il faut dire qu'à la bibli il était déjà hors présentoir des nouveautés, donc moins visible- et accessible).

Un court roman, qui se lit d'une traite, déjà une bonne façon de découvrir l'auteur (j'avais déjà lu Un notaire peu ordinaire)

Le narrateur vit au Liberia depuis vingt ans, il s'occupe d'un établissement accueillant des enfants, et vit sous perfusion financière de sa riche tante. Laquelle, plus toute jeune, le somme de lui rendre enfin visite, elle  vient d'apprendre des détails sur le passé de son neveu, qui ne lui plaisent guère, et pense à le déshériter.

Dis comme cela, bof bof, d'accord, mais l'intérêt du roman est de découvrir, parfois au détour d'une phrase, mille et un détails sur le narrateur (et les autres), qui ne le montrent pas sous un beau jour. Le lecteur suit ses réactions et défenses personnelles, au point de s'interroger, mais un autre détail arrive, et il remet tout en cause. Le maître mot pour moi est ambiguïté, même si à la fin (que je ne révélerai pas) son idée est claire. Une belle réussite de l'auteur, de maintenir ce malaise et ce suspense tout du long.

Une seule question : pourquoi ne pas avoir détruit le contenu de l'enveloppe vingt ans auparavant, puisqu'à ce moment d'autres objets l'avaient été ?

les avis de Athalie,

lundi 15 janvier 2018

Des amis imaginaires

Des amis imaginaires
Imaginary friends, 1967
Alison Lurie
Rivages, 1991
Traduit par Marie-Claude Peugeot

Premier paragraphe du premier chapitre (donc ne pas m'accuser d'en dire trop!)
"Depuis des mois je réfléchis longuement à ce qui nous est arrivé, à Tom McMann et à moi, l'hiver dernier à Sophis : je me demande ce qu'ils nous ont fait exactement, ces Chercheurs de la Vérité, et comment ils s'y sont pris. Se peut-il qu'un quelconque petit groupe d'illuminés dans un trou de campagne perdu ait fait perdre la raison à un sociologue de renom, et failli perdre le goût de la profession à son assistant?Ou bien ont-ils été, pour ainsi-dire, le vol d'oiseaux innocents sur lequel nous avons foncé avec notre avion? Collision réelle ou collision imaginaire? Tout cela, voyez-vous, était sans doute en partie manigancé. Et puis, est-il vraiment certain que McMann soit devenu fou? D'ailleurs, 'être fou', qu'est-ce que ça veut dire?"

Pourtant tout avait bien commencé : pour ces sociologues, aller étudier un groupe et son évolution à deux trois heures de route de chez soi, c'était parfait! Ces chercheurs de Vérité, avec la belle Verena comme medium, qui reçoit des messages d'une autre planète, Varna, sont parfaitement crédibles, et on y va à fond dans les ondes spirituelles et les pensées positives... Tom McMann et Roger Zimmern, les deux sociologues, prennent des notes et sont censés demeurer neutres (ah les belles techniques sociologiques mises en oeuvre!) mais le tout semble finir par déraper. Le pauvre Roger n'est pas indifférent à Verena, quand à Tom, on se pose des questions sur ses actions réelles.

Nous avons donc un groupe un peu brindzingue (et jusqu'où cela ira-t-il?) parfaitement bien imaginé et étudié par nos deux étrangers à la ville, ce qui donne au lecteur une jolie étude des sociologues sur le terrain.  Observés et observateurs sous la loupe d'Alison Lurie donnent un roman fort plaisant à lire, où on ne se gondole pas, l'humour étant plutôt un humour de situation, mais très efficace.

Ces Amis imaginaires me permettent de renouer une vieille amitié avec Alison Lurie.

vendredi 12 janvier 2018

Ouvrez l'oeil!

Ouvrez l'oeil!
Julian Barnes
Mercure de France, 2017
Traduit par Jean-Pierre Aoustin et Jean Pavans


Grâce à cette lecture, où je me suis délectée de l'écriture si élégante de l'auteur (je suppose que c'est aussi très bien traduit), j'ai découvert que Barnes a aussi écrit des chroniques consacrées à des peintres, et voilà réunies celles couvrant les décennies 1990 à 2010.

"Géricault: de la catastrophe à l'oeuvre d'art" plonge d'abord le lecteur dans cette catastrophe (le naufrage de La Méduse) dont je connaissais si peu, puis vient le tour de Delacroix, Courbet, Manet, Fantin-Latour, Cézanne, Degas, Redon, Bonnard, Vuillard, Vallotton, Braque, Magritte, Oldenbourg (pas un peintre), Freud et Hodgkin, par d'ailleurs un ami de Barnes. Surtout des français, et 19ème- 20ème siècle, qui ces dernières années ont sûrement eu droit à des expositions parisiennes.

Je n'ai donc pu m'empêcher de penser aux blogueuses bravant les aléas des transports en commun (j'ai des noms!) pour admirer diverses œuvres : ce livre est pour elles!

Mais gare, Barnes pointe le problème de ces expositions 'à ne pas rater'
"Combien de temps restons-nous devant une belle peinture? Dix secondes, trente? Deux minutes entières? Et puis combien de temps devant chaque bon tableau des séries de 300 numéros qui sont devenues la norme pour chaque exposition d'un peintre majeur? Deux minutes devant chacun feraient dix heures en tout (sans compter le déjeuner, le thé et les pauses aux toilettes). levez la main, ceux qui ont consacré dix heures de suite à Matisse, Magritte ou Degas!Je sais que je ne l'ai jamais fait. Bien sûr,  nous faisons notre marché, l'oeil présélectionne ce qui l'attire aussitôt (ou ce qu'il connaît déjà); même un spectateur avec de super talents d'habitué des expositions, qui sait exactement quelle est la corrélation entre le taux de sucre sanguin et le plaisir artistique, qui peut affronter les espaces vides et n'a pas peur, si nécessaire, de remonter à l'envers la chronologie des tableaux, qui refuse d'user son regard à parcourir les catalogues et de tendre le cou vers les titres, qui est d'assez haute taille pour voir par-dessus les têtes et assez robuste pour repousser les coups d'épaule des fanatiques enturbannés par leurs écouteurs- même un tel spectateur arrive au boit d'une grand exposition avec un regret furieux de ce qui aurait pu être."

Pour Barnes, l'une des meilleures expositions qu'il ait vues est celle occupant six salles, "consacrée à un seul tableau, ou, plutôt à un seul sujet: L'exécution de Maximilien, de Manet." Il en existe trois versions, dont va parler Barnes bien sûr. Voir l'article complet sur wikipedia, avec les versions et des parties des tableaux, ainsi que des explications.

Une question est sur les lèvres : et les reproductions des œuvres, dans ce livre ? (319 pages, 24 euros). Elles sont nombreuses, en couleurs, dans le texte, mais hélas ne figurent pas toutes celles auxquelles Bernes se réfère, ce qui est frustrant, mais peut se régler en allant regarder sur internet, après tout.

Pour terminer, disons que ce livre est parfaitement lisible avec bonheur, donne une grosse envie de filer en musée ou en expo; l'on apprend à regarder certaines œuvres, à réfléchir aux rapports entre notre avis sur une oeuvre, et ce que l'on sait -ou pas -par ailleurs de la vie de l'artiste. L'on sent parfois un petit peu vers qui penche l'auteur, mais il égratigne surtout des artistes du 20ème siècle (et pas tous!)

mercredi 10 janvier 2018

Le côté de Guermantes

Le côté de Guermantes
Marcel Proust
La Pléiade, 1983 (j'ai choisi une couverture plus frivole)



Actuellement je me couche de bonne heure, et au lit je peux ouvrir mes vieux volumes de la Pléiade, leur achat lointain désormais amplement rentabilisé. Idéal pour sombrer dans un endormissement de bon aloi. D'autant plus que j'ai le projet de présenter toute La recherche sur ce blog (restons calmes, il ne s'agit pas d'étude exhaustive, juste de donner envie et de marquer dans ma mémoire ce qui m'a frappé dans cette nouvelle lecture)(oui il s'agit de relecture, mon âge permet cela). Avant blog j'étais à la fin de Sodome et Gomorrhe, donc je pense m'arrêter là dans le voyage.

Notre narrateur vit donc chez papa maman, avec la grand-mère, fan de Madame de Sévigné. Habite dans l'immeuble une amie de la grand mère, Madame de Villeparisis, recevant dans son salon un peu déclassé diverses personnes, dont son amant de toujours, le diplomate de Norpois, et tout de même, car ils sont de sa famille, des aristocrates plus cotés, tels le duc et la duchesse de Guermantes.

Notre narrateur un peu coeur d'artichaut, après Gilberte et Madame Swann, la belle Odette, se prend d'amour pour la duchesse de Guermantes, se plaçant sur son chemin lors de sa promenade matinale dans le quartier (en fait, leurs immeubles sont voisins). La belle forcément le prend plutôt en grippe.

Pour contourner les obstacles, car le salon des Guermantes est l'un des mieux fréquentés de Paris, il imagine passer par le neveu de la duchesse, Robert de Saint Loup, avec lequel une amitié est née à Balbec (A l'ombre des jeunes filles en fleur). Robert est en garnison à Doncières? Le voilà donc à Doncières, où sa conversation et ses idées charment Saint Loup et ses amis.

Retour à Paris, sa grand-mère est malade, son amour pour la duchesse s'éteint, elle s'intéresse donc à lui (chez Proust c'est souvent comme cela), et voilà qu'il pénètre dans ce salon fermé jusqu'ici et observe les habitudes de ces gens à particules, en particulier s'interroge sur l'attitude bizarre du baron de Charlus à son encontre (attitude dont on aura le fin mot dans le volume suivant, Sodome et Gomorrhe)(quel teaser de folie!)

Ceux qui reprochent à Proust de ne se plaire que dans les salons chics ne vont pas aimer ce côté de Guermantes, mais on s'y amuse bien, quelques perles surgissent, ainsi que des moments d'émotion.

"J'éprouvais à les percevoir un enthousiasme qui aurait pu être fécond si j'étais resté seul, et m'aurait évité ainsi le détour de bien des années inutiles par lesquelles j'allais encore passer avant que se déclarât la vocation invisible dont cet ouvrage est l'histoire." (p 397). Bref, si le narrateur s'était adonné à l'écriture, il aurait moins perdu de temps, mais il aurait eu moins de matière. Dur dilemme.

Et cette découverte de sa grand-mère:
"Entré au salon sans que ma grand-mère fût avertie de mon retour, je la trouvai en train de lire. J'étais là, ou plutôt je n'étais pas encore là puisqu’elle ne le savait pas, et, comme une femme qu'on surprend en train de faire un ouvrage le cachera si on entre, elle était livrée à des pensées qu'elle n'avait jamais montrées devant moi. De moi -par ce privilège qui ne dure pas et où nous avons, pendant le court instant du retour, la faculté d'assister brusquement à notre propre absence- il n'y avait là que le témoin, l'observateur, en chapeau et manteau de voyage, l'étranger qui n'est pas de la maison, le photographe qui vient prendre un cliché des lieux qu'on ne reverra plus. Ce qui, mécaniquement, se fit à ce moment dans mes yeux quand j'aperçus ma grand-mère, ce fut bien une photographie.Nous ne voyons jamais les êtres chéris que dans le système animé, le mouvement perpétuel de notre incessante tendresse, laquelle, avant de laisser les images que nous présente leur visage arriver jusqu'à nous, les prend dans son tourbillon, les rejette sur l'idée que nous nous faisons d'eux depuis toujours, les fait adhérer à elle, coïncider avec elle.(...) J'aperçus sur le canapé, (...), une vieille femme accablée que je ne connaissais pas.(p 140 et 141)

L'affaire Dreyfus est le sujet des conversations, et surtout le côté choisi par tel ou tel. L'on ne se parle plus, l'on s'évite. J'ai été assez frappée que Proust en parle vraiment beaucoup, et de la place des juifs en général, mais cela agitait sûrement pas mal le monde de son temps.
Autre thème assez chaud, celui de l'homosexualité masculine, et encore on n'arrive pas encore à Sodome et Gomorrhe! Le jeune et beau Saint Loup rosse même un homme lui faisant des avances du côté de l'avenue Gabriel.(p 183)
A propos de Saint Loup, très jaloux de sa maîtresse Rachel, il me paraît difficile de comprendre qu'il ne soit pas du tout inquiet de la laisser sympathiser avec le narrateur, car Rachel et lui semblent bien s'entendre.

Le succès du narrateur auprès de Saint Loup et ses amis, puis dans ces salons haut de gamme, n'est jamais vraiment expliqué, car on n'a pas d'exemples de conversations in extenso, juste l'on sait que certaines de ses idées sont reprises (comme étant d'eux!) par d'autres personnages, ce qui permet d'en avoir une idée. Un jeune homme brillant, de bonne famille bourgeoise, plutôt spectateur, mais sachant se laisser moquer de lui-même par le lecteur à l'occasion.

A la fin, les Guermantes filent vite à leur soirée à ne pas rater, alors qu'un proche est mourant, et que Swann vient de leur annoncer sa grave maladie. Émouvant et grand Charles Swann!

La narrateur ne garde guère d'illusions sur ces Guermantes faussement simples et sympathiques. L'on a même ce qui ne s'appelait pas encore un running gag, avec ce pauvre valet de pied (méchamment) empêché de voir sa fiancée...

Prochainement sur cet écran : Sodome et Gomorrhe, et donc, oui, fin de La recherche! Mais Proust saura revenir avec quelques livres 'à côté de'.

Edit : mais oui, même lu avant, je peux insérer ce billet dans le nouveau challenge de Philippe, Lire sous la contrainte.